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Vous êtes sur un blog consacré à des notes de lecture concernant l'économie, le management ou les sciences politiques. Merci de vos remarques et de vos commentaires.
Pierre Vinard
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Pierre Vinard
Pour une révolution fiscale
Camille Landais, Thomas Piketty, Emmanuel Sanchez.
La République des idées – Seuil
ISBN 9 782021 039412 Prix : 12,50 Euros – 136 pages
Le premier intérêt de ce petit « livre rouge » sur la fiscalité française est de décrire le caractère foncièrement inéquitable de notre système fiscal. En effet on assiste au dépérissement lent de notre seul impôt réellement progressif – l’IRPP – par une diminution de sa base fiscale grâce à une multiplication d’exonérations et d’abattements. À l’inverse la TVA – qui affecte l’ensemble de la consommation – est d’autant plus lourde à supporter que la part de la consommation dans le revenu est importante, ce qui est le cas des revenus les plus modestes. Si on y ajoute les effets du bouclier fiscal et d’autres dispositifs qui profitent essentiellement aux catégories les plus fortunées (les trop fameuses niches fiscales), on se rend compte que la contribution aux prélèvements obligatoires la plus faible propotionnellement aux revenus est acquittée par les 5% les plus riches de la population. À l’inverse ce sont les classes moyennes qui supportent le plus lourdement la charge de l’impôt et des cotisations sociales. Il y a là un défi démocratique essentiel : comment faire accepter l’impôt – au sens large – s’il est si injustement réparti ? Comment demander à certaines catégories d’augmenter leur contribution à la résorption de la dette publique si ceux qui pourraient participer le plus à cet effort sont ceux-là même qui y échappent le mieux ?
Pour rétablir cette justice fiscale indispensable au bon fonctionnement de notre démocratie, les auteurs – spécialistes mondialement reconnus de la fiscalité – proposent quelques pistes et un outil au service de tous. La première piste est la fusion de l’IRPP et de la CSG, ou plutôt l’absorption de l’IRPP par la CSG. En effet ce dernier prélèvement a le mérite de taxer l’ensemble des revenus (revenus du travail comme du capital) sur une assiette très large. Il suffirait donc sur cette base d’instituer un barème progressif. Sans modifier le montant total du prélèvement, on pourrait diminuer l’imposition des revenus modestes et moyens inférieurs et augmenter l’imposition des revenus supérieurs. À cela s’ajouteraient une imposition individuelle – et non par ménage – et un prélèvement à la source. Ces deux mesures permettraient l’émancipation du travail féminin, qui ne serait plus considéré comme un salaire d’appoint du point de vue fiscal, et simplifieraient la perception de ce nouvel impôt. Parallèlement le mécanisme du quotient familial, profondément injuste puisque profitant aux revenus les plus élevés, serait remplacé par le versement d’une somme forfaitaire en fonction du nombre d’enfants (évaluée à environ 180 euros mensuel par enfant). D’autres pistes – moins détaillées – concerneraient le remplacement d’une partie des cotisations sociales (celles concernant la maladie et la famille) par une augmentation du barème de ce nouvel impôt, ou bien l’institution d’un impôt sur les sociétés européen, qui permettrait de limiter la concurrence fiscale entre pays et mettre en place éventuellement un système évitant une double imposition (ce qui était l’objectif de l’avoir fiscal aujourd’hui disparu). Pour tester leurs propositions, mais aussi pour ouvrir le débat, les auteurs mettent à la disposition des lecteurs et de l’ensemble de la population un outil de simulation sur internet : www.revolution-fiscal.fr. Il suffit de se rendre sur ce site pour constater les conséquences des propositions faites dans ce petit livre sur le montant de son impôt, mais également – en modifiant certaines variables – de mesurer les effets de ses propres propositions, ou pourquoi pas les propositions des futurs candidats à l’élection présidentielle. En effet, la fiscalité devrait un des points de débats essentiels de 2012, tant elle constitue le ciment de notre pacte républicain.
Pierre VINARD
La marque du sacré, par Jean-Pierre Dupuy
Éditions Champs Essais, prix 9 euros, 280 pages
ISBN : 978-2-0812-3170-2
Les événements récents du Japon incitent à se pencher sur la pensée de Jean-Pierre Dupuy, trop méconnue en France. Polytechnicien, Dupuy s’est intéressé tout d’abord au rôle des sciences et des techniques dans nos sociétés modernes au côté en particulier d’Ivan Illich. Il a ensuite analysé dans différents ouvrages le principe du « désir mimétique » développé par René Girard et la théorie de la justice de John Rawls. Il s’est fait enfin – face à la montée des périls – l’apôtre du « catastrophisme éclairé ». L’objet de son dernier livre est de traquer la marque du sacré dans les comportements les plus actuels, alors même que notre société occidentale semble avoir refoulé toute forme de religieux (c’est ce qu’on nomme le « désenchantement du monde »). Jean-Pierre Dupuis, au prix de développements parfois difficiles à suivre, voit la marque de ce sentiment du sacré ainsi bien dans la dissuasion nucléaire que dans la lutte contre le réchauffement climatique ou dans le processus électoral. Ce livre est surtout l’occasion pour Jean-Pierre Dupuy de nous faire partager son itinéraire intellectuel, foisonnant et passionnant à la fois.
La question la plus importante débattue dans cet ouvrage est bien entendu celle du réchauffement climatique. Comme se fait-il que face à l’imminence du danger pour l’humanité toute entière, nous restions aussi passifs ? À cette question essentielle, Jean-Pierre Dupuy reprend un principe développé par Martin Reeves – qui occupe la chaire de Newton à Cambridge et qui tient l’horloge de l’Apocalypse avec son compère Stephen Hawking[1] – : la propension d’une communauté à reconnaître l’existence d’un risque serait déterminée par l’idée qu’elle se fait de l’existence de solutions. Or la plupart de nos responsables ne croient pas qu’il soit possible de susciter un changement de nos modes de production et de consommation suffisant pour éviter les risques engendrés par le réchauffement climatique (le fameux seuil de deux degrés qui ferait basculer la Terre dans un processus incontrôlable). Ils préfèrent donc prendre d’autres risques, dont celui d’une guerre nucléaire ou de ravages inéluctables qui condamneraient sinon la totalité, du moins une grande partie, de l’humanité. D’autres responsables pensent – animés d’une foi presque religieuse – que le progrès permettra de résoudre ce problème, au prix d’une révolution dans les rapports entre nature et culture, vivant et non-vivant dont ils ne mesurent pas les conséquences. Face à ces attitudes qu’il dénonce, Jean-Pierre Dupuy propose le concept de « catastrophisme éclairé ». C’est seulement en étant convaincu que la catastrophe va arriver que l’on peut espérer l’éviter, en suscitant des comportements adéquats. Aux sceptiques, Jean-Pierre Dupuy prend l’exemple de la dissuasion nucléaire, qu’il a longuement étudiée. Pour lui ce n’est pas la théorie de la deuxième frappe ou encore le mythe de la « dissuasion du faible au fort » qui ont convaincu les hommes de ne pas utiliser l’arsenal nucléaire depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Au contraire, à tout moment la bombe aurait pu être utilisée par l’une ou l’autre des grandes puissances. Mais c’est justement cette proximité avec la catastrophe qui a instillé dans l’esprit des responsables l’idée d’une menace absolue, imperméable à la rationalité, à la logique, au principe de réciprocité, et qui par là-même a permis d’éviter l’usage de la bombe. Et c’est au même sentiment presque « transcendant » – car s’imposant de façon extérieure à l’humanité et prenant la marque du sacré – que souhaite faire appel Jean-Pierre Dupuy pour éviter la catastrophe écologique !
Pierre VINARD
[1] Cette « horloge » a été mise en place par des savants nucléaires en 1947 pour représenter la proximité de l’humanité avec sa destruction totale. En 1947, l’heure de l’horloge de l’Apocalypse a été fixée à minuit moins 7, c'est-à-dire à 7 minutes de la fin de l’humanité. Nous en serions aujourd’hui à 5 minutes avant minuit !
Les grandes figures du management de Marc Mousli
Éditions Alternatives économiques – Les Petits matins
ISBN 978 2 915 87977 – 3, Prix 13 euros – 203 pages
Les lecteurs réguliers du mensuel « Alternatives économiques » retrouveront avec plaisir ces portraits de théoriciens et de praticiens du management rassemblés en un seul volume. Les autres découvriront avec intérêt l’écriture alerte de l’auteur qui décrit quelques une des grandes figures du management avec humour et profondeur, mêlant anecdotes, contexte historique et concepts. De Luca Pacioli, le père de la comptabilité, à Peter Drucker, « l’inventeur du management moderne », la plupart des auteurs importants du management sont cités, avec quelques réhabilitations posthumes comme celle d’Alfred Sloan – ancien patron de la General Motors -, de Mary Parker Follett, ou plus près de nous d’Auguste Detoeuf, fondateur du groupe Alsthom et auteur des inépuisables « Propos d’O.L. Barenton, confiseur ». À travers ces bibliographies, on voit la genèse et le développement d’une science humaine encore jeune, et qui trouve sa légitimité dans l’alternance entre la pratique et la théorie, l’action et la réflexion. C’est la raison pour laquelle beaucoup de ces penseurs ont été aussi des chefs d’entreprises ou des conseillers écoutés, pour le meilleur comme pour le moins bon… Car il n’est pas sûr que les préconisations d’un Fayol, d’un Taylor, d’un Ford ou plus près de nous d’un Taiichi Ohno aient rendu l’homme au travail plus heureux, même si elles ont permis un extraordinaire bond de la productivité. En revanche la plume de Marc Mousli paraît plus empathique lorsqu’elle décrit des penseurs humanistes comme Mary Parker Follett, Elton Mayo ou Auguste Detoeuf, ou encore comme les penseurs de complexité humaine que sont Michel Crozier, Herbert Simon et James March, ou encore Chris Argyris. Petit reproche : l’absence de deux dames importantes du management, Edith Penrose et Joan Woodward, et de théoriciens plus récents, comme Nelson et Winter, pères de la théorie évolutionniste de l’entreprise, ou encore de Powell et DiMaggio, hérauts de la théorie institutionnaliste. Mais cela sera sans doute l’objet d’un prochain ouvrage que le lecteur attendra avec impatience.
Pierre VINARD
Pourquoi lutter contre les inégalités, de Jean-Fabien SPITZ, Éditions Bayard
ISBN : 978-2-227-48140-4, Prix : 15 euros, 243 pages
Dans son roman « La musique du hasard », Paul Auster raconte l’histoire de deux jeunes américains qui se rendent chez deux vieux garçons milliardaires qu’ils pensent « plumer » au poker. Mais ceux-ci se révèlent de redoutables joueurs, ruinent nos deux naïfs et les obligent pour épurer leurs dettes à construire l’immense mur d’enceinte de leur propriété, dans des conditions de travail proches de l’esclavage. Cette histoire pourrait être une métaphore de la réflexion de Jean-Fabien Spitz sur la part que l’on doit accorder à la responsabilité individuelle dans la légitimation des inégalités de revenus.
Le point de départ de la réflexion de Spitz est le suivant : quand des inégalités de revenus peuvent-elles être considérées comme justes ? On connaît la conception traditionnelle de nos sociétés quant au traitement des inégalités : celles-ci sont légitimes si elles procèdent du mérite de chacun. C'est-à-dire une fois qu’une réelle égalité des chances est créée entre les individus, permettant à chacun d’exprimer ses talents. À cette vision traditionnelle on peut cependant objecter que si l’inégalité des talents est une réalité, elle ne peut totalement justifier toutes les inégalités de revenus. Le propre de la société est au contraire de corriger les conséquences patrimoniales de cette inégalité de talents, qui n’est tout compte fait que le fruit du hasard. Il est vrai que cette logique redistributive est de plus en plus contestée en invoquant un argument qu’il convient de prendre au sérieux : si on doit en effet corriger partiellement l’inégalité des talents, est-ce à la société de prendre en charge les conséquences des imprudences ou des comportements négatifs des individus ? Si l’on poursuit sur la métaphore emprunté à Paul Auster, est-il si scandaleux que cela que nos deux naïfs subissent les conséquences de leurs actes, puisqu’ils ont délibérément provoqué leurs adversaires dans une partie de poker ?
On reconnaît à l’invocation de la responsabilité individuelle les théories néolibérales récentes, qu’une certain social-démocratie a repris à son compte, en particulier outre-manche. Si l’on doit être favorable à l’égalité des chances, et s’il est légitime de compenser les inégalités de dotation de talents, il est en revanche normal que les gens soient sanctionnés ou récompensés selon les choix conscients qu’ils ont faits. Spitz s’inscrit en faux contre cette conception, défendue en particulier par le philosophe américain Ronald Dworkin. Et cela pour deux raisons :
– d’une part il est impossible de distinguer dans les actes des individus ce qui relève du hasard (c'est-à-dire de la distribution initiale des talents) de ce qui relève de la responsabilité individuelle. En effet la capacité de prendre une décision judicieuse est souvent la conséquence d’une bonne éducation, ou d’une heureuse disposition d’esprit ;
– d’autre part cette théorie ignore des principes encore plus fondamentaux qui doivent gouverner la vie en société. Et pour appuyer sa démonstration, Spitz mobilise la théorie de la justice de John Rawls.
En effet, pour John Rawls, deux conditions sont nécessaires pour que des inégalités soient considérées comme légitimes : la première est de créer une véritable égalité des chances entre les individus, la seconde est que les inégalités de revenus contribuent à l’amélioration de la situation des plus faibles, et qu’elles ne fassent pas obstacle à une vie autonome et digne de ces deniers. Poussant l’analyse de Rawls, Spitz défend l’idée que les inégalités dues à des différences de talents ou même de choix personnel sont légitimes si et seulement si elles ne mettent pas en cause le contrat implicite qui permet aux individus de vivre ensemble, ainsi qu’à chacun d’entre eux de mener une existence autonome et épanouie. Aux yeux de Spitz, il n’est donc pas acceptable que des hommes soient réduits à l’esclavage, y compris du fait de leur volonté. De même il est normal de demander aux plus riches, même s’ils n’ont bénéficié au départ d’aucune situation privilégiée, de contribuer par l’impôt à l’amélioration du sort des plus pauvres.
Pierre VINARD
Face à la crise , matériaux pour une politique de civilisation de Luc Ferry
Editions Odile Jacob – 124 pages – 9,90 € - ISBN 978-2-7382-2338-1
Ce petit livre – par le nombre de pages – est le produit d’une commande faite par le Premier ministre au président du Conseil d’analyse de la société : qu’est-ce qui a changé en quelques décennies ? Qu’est-ce qui est appelé à changer au cours des prochaines années ? Comment y préparer notre pays sur le moyen terme ? « Vaste programme ! » aurait dit le Général de Gaulle, auquel s’attelle le philosophe et ancien ministre de l’éducation nationale.
S’alimentant aux meilleures sources – puisqu’il s’agit de Patrick Artus[1] – Luc Ferry montre tout d’abord la profondeur de la crise qui, avant d’être financière, est économique. C’est la montée de l’endettement, d’abord privé puis public, qui est à l’origine des déséquilibres actuels. La polarisation de la répartition des revenus, entre une classe de possédants de plus en plus avide et des classes moyennes et populaires de plus en plus appauvries, a cassé le moteur de la croissance dans les pays industriels, alors même qu’apparaissent dans le commerce mondial de nouveaux compétiteurs. Il s’agit là du résultat d’une mondialisation non contrôlée, qui met fin en quelque sorte à un premier mouvement qui commence au XVIème siècle, et dont le ressort principal est la révolution scientifique. Celui-ci va réussir l’exploit auquel aucune religion ou aucune idéologie n’est parvenue jusqu’alors : unifier le monde ! Et porter un véritable projet de civilisation autour des notions de progrès, de liberté et de... bonheur. Rien de tel avec la seconde mondialisation dont nous vivons les soubresauts, les embrassements et les effondrements. L’idée de progrès disparaît sous les coups d’une concurrence exacerbée entre entreprises et entre nations ; les innovations scientifiques sont mises au service exclusif d’une consommation frénétique ; la seule finalité devient la conquête des marchés et la réduction des coûts. En même temps que la perte de contrôle de l’économie, l’humanité perd le sens de l’histoire. Et, en l’absence de marges de manœuvre, l’action politique paraît vaine et les hommes qui la servent au mieux impuissants.
Pour Luc Ferry, cette évolution entraîne trois grandes conséquences au niveau de la société :
- la remise en cause des valeurs et solidarités traditionnelles, et cela afin de favoriser l’éclosion de la consommation de masse ;
- l’exacerbation des contradictions culturelles et morales des classes dirigeantes, entre la nostalgie des temps anciens où la politesse et le respect étaient les normes, et cette nouvelle société consumériste dont elles tirent pourtant profit ;
- enfin la sacralisation de l’humain, de la vie privée, de l’individu face à la société, comme une réaction aux effets délétères du capitalisme marchand. Pour quel idéal les hommes sont-ils prêts aujourd’hui à mourir ? À cette question essentielle, Luc Ferry répond sans hésitation : nos proches, et parfois même nos « prochains ». Et c’est sur cette base qu’il faut aujourd’hui repenser la société.
Après le temps de l’analyse vient celui des propositions. Découlant de ses réflexions sur la crise, l’action politique devrait pour Luc Ferry privilégier deux axes d’intervention : l’aide aux entreprises et l’aide aux familles. Les entreprises – sur les petites et les moyennes – parce qu’elles créent la richesse et l’emploi, dans une compétition mondiale de plus en plus vive. Et les familles car elles sont les cellules de base de la société, là où se nouent les solidarités élémentaires et se transmettent les valeurs essentielles. Un certain nombre de propositions concrètes s’ensuivent, dont on pourrait discuter évidemment la pertinence et l’efficacité. À cela s’ajoutent d’autres axes d’action, mais qui paraissent moins fondamentales dans la pensée de l’auteur : la lutte contre les inégalités les plus criantes au nom de la cohésion de la société, l’amélioration de l’enseignement de l’éducation civique et de l’économie à l’école, la réduction de la dette et l’approfondissement de la construction de l’Europe.
Redonner des marges de manœuvre pour l’action politique et refonder un véritable projet de société, telles sont donc les ambitions que se fixe Luc Ferry. Privilégiant les entreprises d’une part, les familles d’autre part, l’auteur définit là un projet d’inspiration authentiquement libérale. Dans une tradition qui va de Tocqueville à Raymond Aron, il fait plus confiance pour favoriser l’émergence de ce nouveau projet de civilisation aux individus qu’aux institutions, et en particulier à l’école. Le paradoxe – pour un ancien ministre de l’éducation nationale – est en effet que cette dernière tient une place limitée dans son programme politique. Après avoir accusé les « rénovateurs pédagogiques » d’être responsables du retour de l’illettrisme et la montée des incivilités[2], il énonce quelques propositions qui laisseront sur leur faim nombre d’observateurs de notre système éducatif, quand elles n’ont pas été mises en œuvre avec plus ou mois de succès [3] par ses différents successeurs.
Pierre VINARD
[1] Voir notre note de lecture sur « Pourquoi il faut partager les revenus » de Patrick Artus et Marie-Paule Virard sur le site http://pierre-vinard.over-blog.fr/
[2] « En la matière, la déconstruction des traditions associée à la survalorisation de la créativité si chère aux « modernistes » et autres « rénovateurs pédagogiques » a légitimité ce que tous déplorent aujourd’hui : la montée des incivilités et le retour de l’illettrisme. L’école paiera et paie encore le prix de la déconstruction des traditions ». Page 38
[3] Nous pensons à la revalorisation de l’enseignement professionnel, à la réforme des programmes d’économie ou à l’introduction des grandes œuvres littéraires aux programmes des lycées avec l’enseignement d’exploration de seconde «littérature et société ».
L’économie des Toambapiks
Une fable qui n’a rien d’une fiction
Laurent Cordonnier
Raisons d’agir, 8 euros, 234 pages
ISBN : 978.2.912107.52.7.
Voici un livre que tout didacticien de l’économie aurait aimé écrire, tant il offre l’occasion de saisir simplement – sous la forme d’une fable – un certain nombre de mécanismes économiques essentiels, qui mènent d’une économie de subsistance à une économie financiarisée et sujette aux crises.
Lorsque Happystone – jeune et brillant économiste du MIT– débarque à Cetouvu, l’économie des habitants de l’île – les fameux Toambapicks – est caractérisée par la monoculture du tubercule de taro, ainsi que la coexistence de deux classes sociales, les propriétaires terriens et les travailleurs. Le seul élément de complexité est la productivité différente des 20 hectares mis en culture. Le niveau des salaires (4 kilogrammes de taros par travailleur et par semaine) est le résultat d’une cérémonie d’enchères inversées appelé « walras ». Ainsi se fixe un salaire d’équilibre qui permet d’embaucher 20 travailleurs pour mettre en culture les 20 parcelles et atteindre la production vertigineuse de 100 kilogrammes de taros par semaine.
La mission d’Happystone est de favoriser la diversification de la production et la croissance dans cette économie d’autosubsistance. Mais si l’introduction de la patate douce, des pousses de bambous et des ignames ne pose aucun problème dans une île au sol fertile, l’organisation d’un marché de troc avec quatre produits crée des problèmes insolubles. Happystone propose donc au chef du village l’introduction d’une monnaie – le topik – et la création d’une banque centrale dont la direction sera confiée au fils du chef, Caduc. Le topik est alors gagé sur le kilogramme de taro, un kilo de taro étant équivalent à 1 topik. Chaque début de semaine, une avance de 80 topiks est faite aux propriétaires terriens afin qu’ils puissent payer leurs salariés. Puis un marché s’organise pour l’achat et la vente des différents produits, permettant à la fin de la semaine aux propriétaires de rembourser leur emprunt.
Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si les propriétaires terriens ne se sentaient pas frustrés de continuer à
percevoir leurs profits en nature, et donc de ne pas pouvoir bénéficier des commodités de la monnaie. C’est là que le modèle dérape … En effet, au lieu de faire aussi l’avance des profits sous
forme monétaire (prêter 100 topiks au lieu de 80), la banque centrale dans un souci d’orthodoxie financière préfère inciter les propriétaires à vendre la totalité de leur production (on se
demande alors de quoi ces derniers se nourrissent, mais passons…). Face au déséquilibre de l’offre et de la demande (100kg de tubercules contre 80 topiks), les prix baissent, certaines terres ne
deviennent plus rentables, les propriétaires s’insurgent[1].
Il est donc enfin décidé de faire l’avance aux propriétaires non seulement de leurs profits, mais de créer une industrie de biens d’équipement dont l’objectif est d’améliorer la productivité des
terres.
On passe alors des délices d’une économie néo-classique aux dures réalités d’une économie keynésienne, où le montant de
la production et des profits est déterminé par le niveau d’investissement des propriétaires, c'est-à-dire leurs espérances de profits futurs. À cela s’ajoute peu à peu le désir de consommer des
classes dirigeantes, qui se concrétise par la distribution de dividendes, puis par la recherche effrénée de profits qui conduit progressivement à la stagnation des salaires et au chômage, ainsi
qu’à la montée de l’endettement privé. On comprend alors que la crise des subprimes n’est pas loin…
[1] La logique du modèle néo-classique aurait voulu là que les terres non rentables soient mises en jachère, entraînant la diminution de la production, donc le rétablissement des prix, il est vrai avec une montée du chômage. Mais ce n’est pas le choix fait par Happystone...
Pourquoi il faut partager les revenus
Patrick Artus et Marie-Paule Virard
La découverte 13 euros 182 pages
ISBN 978-2-7071-6005-8
Forts de leurs précédents succès aux titres « choc » (« comment nous avons ruiné nos enfants », « globalisation, le pire est à venir »), les auteurs récidivent dans un ouvrage qui se veut à la fois critique et didactique, avec pour objectif d’ébaucher des voies de sortie à la crise profonde que connaissent les économies des pays occidentaux.
Dans un premier chapitre, Patrick Artus et Marie-Paule Virard montrent que le salut pour les pays européens ne pourra venir des pays émergents. En effet, ces derniers deviennent de moins en moins des marchés et de plus en plus des concurrents, y compris sur les produits « haut de gamme » qui devaient assurer la survie de l’industrie des pays développés. De plus, dans le cadre ce que les auteurs nomment un mouvement de « déglobalisation », on assiste à un recentrage des économies émergentes les plus importantes (Chine, Inde, Brésil) sur leur marché intérieur en plein développement. C’est donc en « eux-mêmes » que les pays développés doivent trouver les ressources pour surmonter les épreuves actuelles, dont le risque principal est une longue anémie, à l’image de celle que connaît le Japon depuis le début des années 90. En effet les symptômes sont proches : une crise immobilière qui entraîne une crise financière et bancaire, puis une déflation qui se traduit par une baisse des prix et des salaires, que n’arrivent pas à contrecarrer les différents plans de relance budgétaire ou bien des politiques monétaires expansives (avec en particulier des taux d’intérêt proches de zéro).
Pourquoi les politiques économiques fonctionnent-elles de moins en moins bien ? Pour les auteurs, il faut pour le comprendre remonter à l’origine de la crise actuelle. Celle-ci est la conséquence d’une multiplication des déséquilibres liés à l’épuisement des gains de productivité, à un moindre dynamisme démographique et à une évolution de la répartition salaires/profits défavorable aux salariés dans les pays développés. Dans un premier temps, ces derniers ont cherché à pallier cette insuffisance de demande globale par une politique monétaire laxiste, qui s’est traduite par une augmentation de l’endettement privé et la hausse du prix des actifs (immobiliers, actions, obligations)[1]. Le développement du crédit immobilier aux Etats-Unis par exemple, accompagné de pratiques à risques comme le développement des « subprime»[2] ou la titrisation[3], a favorisé la constitution d’une bulle « immobilière » dont l’explosion a provoqué la crise de financière de l’été 2007, avec l’enchaînement que l’on connaît : défaut de paiement des ménages, chute des prix de l’immobilier, faillite d’établissement de crédit, crise de liquidité (les banques ne veulent plus se prêter entre elles) et intervention massive des États par injonction de crédits. Ainsi l’endettement public[4] s’est substitué à l’endettement privé pour éviter l’effondrement du système bancaire et la diminution de la croissance, avec une tendance à la monétisation[5]. Le répit accordé et les messages d’autosatisfaction de nos dirigeants ne doivent pas faire illusion : aucun des grands problèmes n’est réglé. En effet, face à la pression des marchés, inquiets sur les capacités de certains États à honorer leur dette, des plans de rigueur budgétaire sans précédents sont mis en place, dont les conséquences les plus sûres seront de casser les faibles espoirs de reprise, d’entraîner un appauvrissement généralisé, un effondrement des services publics et une montée inéluctable du chômage. Sans compter la multiplication des dévaluations compétitives pour des pays qui chercheront en vain dans le commerce mondial une issue à l’anémie de leurs marchés intérieurs, et en retour une montée du protectionnisme.
Face à ce bien sombre tableau, les auteurs affirment que le partage des revenus est « le seul antidote à l’appauvrissement collectif » entraîné par la crise. En effet il faut retrouver les équilibres d’une croissance plus endogène, avec un rétablissement de la part des salaires dans la valeur ajoutée et une fiscalité plus redistributive. À ceux qui craignent que cette évolution mette en péril les entreprises, les auteurs montrent que l’économie ne souffre pas tant d’une insuffisance d’épargne pour financer les investissements, que d’une mauvaise orientation de cette épargne, qui ne permet pas aux entreprises de privilégier le long terme, dans le cadre d’une véritable politique industrielle. Bien entendu, cette réorientation de la politique économique ne pourra se faire au niveau de chaque État, mais dans un espace économique élargi. Pour la France, cela ne peut être que l’Europe, et en particulier la zone Euro. Mais dans un dernier chapitre, les auteurs se montrent très sceptiques sur la capacité actuelle de la zone Euro à constituer une union monétaire stable. En effet, face aux performances fondamentalement divergentes entre les pays, l’éclatement de la zone Euro leur paraît inéluctable, à moins que se développe une véritable gouvernance économique, accompagné de mécanismes de surveillance et de solidarité budgétaires.
À l’heure où se mettent en place dans l’ensemble des pays européens des plans drastiques de réduction des dépenses publiques qui affectent profondément les services offerts aux populations, et en particulier les plus fragiles, la lecture de cet ouvrage est particulièrement stimulante. Avec des accents que ne démentiraient pas « la gauche de la gauche », les auteurs entendent montrer le caractère injuste mais surtout inefficace de ces politiques. On reste cependant sceptique sur la capacité des Européens à surmonter leurs divergences et de mettre en place une véritable gouvernance économique. De même on peut s’interroger sur les mécanismes qui inciteraient les entreprises – sous la pression des fonds spéculatifs et face à une concurrence internationale exacerbée – à sacrifier une rentabilité à court terme en augmentant les revenus de leurs salariés ? Enfin, et même si tout cela était possible, cette relance par la demande permettrait-elle de faire face aux défis écologiques majeurs que constituent la limitation de nos ressources naturelles et le coût de plus en plus élevé qu’implique le respect de normes environnementales minimales ? Dans sa conclusion de son dernier livre « Critique du programme de Gotha », Karl Marx écrivait : « je ne dis cela que pour sauver mon âme », comme s’il doutait in fine de la capacité du mouvement ouvrier naissant à renverser le capitalisme. N’y-a-t-il pas un peu de cela dans les derniers propos de nos auteurs, dont un de leurs livres à succès s’intitulait « Le capitalisme est en train de s’autodétruire » ?
[1] Celle-ci a été masquée par une relative stabilité des prix sur les marchés des biens et services, d’où l’idée d’imposer aux banques centrales de suivre non seulement l’évolution des prix des biens de consommations, mais aussi celle des prix des matières premières, de l’immobilier ou les cours des actions.
[2] Prêts à risques, surtout destinés à l’acquisition de biens immobiliers par les catégories sociales modestes, en particulier aux Etats-Unis.
[3] La titrisation consiste à regrouper dans un même actif des créances de nature différente, avec des risques attachés très variables. Ces actifs sont revendus ensuite par les prêteurs de premier rang à des investisseurs à la recherche de placements financiers à haut rendement. Mais l’acheteur n’a pas conscience du niveau de risque qu’il acquiert, ce qui crée un phénomène d’aléa moral au profit du prêteur de premier rang (une prise de risque non assumée).
[4] Il est juste de dire que l’endettement public ne date pas de 2008, et qu’il a été rendu possible par l’excédent structurel de la balance commerciale chinoise. Les banques chinoises ayant accumulé de formidables réserves en dollars, elles ont naturellement acheté des bons du Trésor américains, qui restent le placement le plus sûr actuellement (voir note sur « Les pays du Sud face à la crise »).
[5] La monétisation consiste à faire financer la dette publique, directement ou indirectement, par les banques centrales, ce qui revient à la création ex-nihilo de monnaie (ce que dans une mauvaise image les Français appellent « la planche à billets » et que les Anglais – plus fins économistes – qualifient de « with the pencil »).
Les Suds dans la crise
Revue Tiers monde
Sous la direction de Philippe Hugon et Pierre Salama
Hors Série janvier 2010, 20 euros
EAN 9782200246273
Une littérature abondante a été publiée sur la crise actuelle dans les pays du Nord. En revanche plus rares sont les publications consacrées aux conséquences de la crise pour les pays du Sud, dans leur diversité. Ce numéro hors série de la revue Tiers monde, coordonné par deux enseignants emblématiques de l’université de Paris-Ouest, cherche à remédier à cette insuffisance. Tout au long d’une petite dizaine d’articles, des chercheurs en sciences sociales discutent de l’hypothèse du « découplage », à la faveur de la crise, entre pays du Nord et pays du Sud. Le premier point souligné est que si cette crise a bien trouvé son point de départ dans les pays du Nord, et plus particulièrement sur le marché immobilier américain, elle n’en a pas moins révélé les forts déséquilibres entre pays de vieille industrie et pays émergents : déficits publics et commerciaux croissants d’un côté, excédents d’épargne de l’autre. En simplifiant à l’extrême, c’est la forte propension des Chinois à épargner dans la perspective de leur retraite ou face aux aléas de la vie qui permet de financer – via la souscription de bons du Trésor américain – le niveau de vie des consommateurs américains. La crise des subprimes a montré la fragilité de cet édifice. Les pays du Sud ont donc été touchés (« impactés » selon la bien vilaine expression désormais fort prisée dans la presse économique) par deux mécanismes différents : la baisse de leurs exportations de produits manufacturés dans le cadre d’un repli du commerce mondial d’une part, les difficultés de financement de leurs investissements d’autre part. Les auteurs soulignent cependant que le système financier des pays du Sud – en particulier asiatiques – moins exposé à des positions spéculatives et déjà échaudé par la précédente crise financière, a mieux résisté que le système financier des pays du Nord. La crise est donc devenue une réalité pour l’ensemble des pays du Sud – en particulier pour leurs couches sociales les plus modestes – et l’hypothèse du découplage ne tient pas. En revanche les auteurs examinent la capacité de résilience de ces économies et les stratégies de sortie de crise. À ce titre une distinction doit être faite en les différents pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud, ce qui justifie pleinement le pluriel du titre de la revue. Les grands pays émergents – Chine, Inde, Brésil, auxquels il convient d’ajouter l’Afrique du Sud ou le Vietnam –, s’ils savent développer leur marché intérieur et tisser des liens commerciaux fort entre eux, pourront maintenir un taux de croissance à long terme relativement élevé, malgré les tensions liées à l’épuisement des ressources minières et alimentaires. En revanche les auteurs sont plus pessimistes sur le sort des pays hispanophones d’Amérique latine et des pays les moins avancés, dans une grande partie se trouvent en Afrique sub-saharienne. À défaut de pouvoir valoriser leurs exportations de matières premières, ces derniers risquent de s’enfoncer dans la crise, à moins d’une aide massive et une priorité accordée à l’agriculture et aux besoins de base. Il est d’ailleurs intéressant d’analyser la stratégie de séduction actuelle de la Chine vis-à-vis du continent africain, considérée par un certain nombre de dirigeants des pays concernés comme une réponse pertinente aux difficultés rencontrées, ce qui n’est évidemment pas l’avis des auteurs de la revue.
La lecture de ce numéro spécial est donc particulièrement éclairante sur les enjeux actuels de cette crise, que l’on dit la plus grave depuis celle de 1929, dans une économie désormais globalisée.
Pierre VINARD
Le mérite contre la justice
Marie Duru-Bellat
Les Presses SiencesPo.
ISBN 978-2-7246-1130-4
12 euros, 166 pages
Marie Duru-Bellat, spécialiste reconnue des questions éducatives, s’interroge dans ce petit livre sur le concept de mérite – et son corollaire, celui d’égalité des chances – à l’aune de la justice. Dans une première partie, elle montre comment la méritocratie – c'est-à-dire la prééminence donnée au mérite dans la promotion sociale – est un mécansime essentiel dans une démocratie, en particulier pour justifier des inégalités de statuts et de revenus de plus en plus fortes. Mais la reconnaissance du mérite ne trouve sa pleine application que si elle s’accompagne de l’égalité des chances, c'est-à-dire de la possibilité à quiconque de voir reconnaître ses mérites, quelle que soit son origine sociale. Dans ce dispositif, l’école joue un rôle fondamental puisque c’est à elle qu’il revient de reconnaître les mérites de chacun à travers la délivrance de diplômes hiérarchisés.
Pour l’auteure, ce principe fondateur de notre République nécessite d’être discuté, et cela pour plusieurs raisons :
- Il n’est pas sûr que l’école reconnaisse objectivement les mérites de chacun. On sait le poids des origines sociales dans la réussite scolaire, et cela malgré les tentatives de plus en plus nombreuses de promouvoir la diversité sociale dans les lycées prestigieux et les grandes écoles. Marie Duru-Bellat analyse par exemple le rôle fondamental des établissements scolaires et des pratiques pédagogique pour promouvoir ou non la réussite scolaire, ce qui introduit une forme supplémentaire d’inégalité des chances pour les enfants ;
- l’école privilégie, dans l’ensemble des mérites des individus, des mérites particuliers, et laisse en jachère d’autres mérites, sans doute tout aussi utiles pour la société (la capacité de travailler en groupe par exemple). La « vrai vie » montre d’ailleurs que les mérites scolaires sont de plus en plus contestés par les individus comme par les organisations ;
- les mérites scolaires sont évalués à une période donnée de l’existence de l’individu, figeant les positions acquises et donnant un rôle prépondérant à la formation initiale par rapport à l’expérience ou à la formation continue ;
- enfin une société où le mérite – comme l’égalité des chances – seraient parfaitement réalisés, constituerait-elle pour autant une société plus agréable à vivre, en particulier pour les plus faibles, qui non seulement n’accèderaient pas aux postes les plus enviables, mais qui se trouveraient ainsi culpabilisés par leur échec et renvoyés à leurs insuffisances ?
Pourtant une société totalement égalitariste – qui ne reconnaîtrait pas les différences de mérite des individus – ne serait pas non plus satisfaisante : inefficace économiquement, elle serait perçue comme totalement injuste en rémunérant de la même façon celui qui a su saisir sa chance et celui qui l’a rejetée. Marie Duru-Bellat plaide donc pour une méritocratie « tempérée » par deux éléments essentiels :
- la capacité de l’école à reconnaître la multiplicité des « talents » et à procurer à chaque individu les moyens de sa réussite dans les domaines les plus divers ;
- la capacité de la société à créer plus d’égalité entre les individus, en particulier dans le domaine des conditions de vie et de rémunération. Il n’est pas juste que « ceux qui ont échoué aux épreuves du mérite méritent un sort dépourvu de tout droit ».
Une remarque cependant pour nuancer la riche analyse de Marie Duru-Bellat. Il n’est pas tout à fait exact que l’école ne cherche pas à reconnaître la diversité des talents, même de façon imparfaite. Il en est ainsi dans l’enseignement technologique et professionnel autour de la notion de compétence, qui prend en compte bien évidemment la maîtrise d’un certain nombre de savoirs, mais aussi de savoir-faire et d’attitudes (dont par exemple la capacité à travailler en groupe). La réussite de nombres jeunes de milieu modeste grâce à l’enseignement technologique et professionnels en témoigne. Malheureusement les diplômes technologiques et professionnels sont insuffisamment valorisés dans une société qui privilégie encore les parcours généraux. Nombreux souscriront donc à la conclusion de l’auteure : « non seulement la lutte contre l’inégalité des chances ne dispense pas d’une lutte contre les inégalités [des conditions de vie et de rémunération], mais engager la second est la voie privilégiée pour réaliser la première ».
Pierre Vinard
Marc Bousseyrol
Vive la dette !
Éditions Thierry Magnier, 8,90 euros, 161 pages
ISBN / 978-2-84420-745-6
Ce petit livre de Marc Bousseyrol – dont le prix raisonnable ne nous poussera pas dans la spirale du surendettement – est un vibrant plaidoyer pour la dette. Dans un style alerte, multipliant les références théoriques et historiques, ce spécialiste reconnu de Keynes défend les vertus, dans une économie industrielle, de l’endettement. À rebours de nombreuses idées reçues, et en opposition avec une certaine presse économique, il montre que la dette favorise en effet l’investissement et la croissance. Elle peut permettre aussi, dans des périodes de crise, d’éponger l’épargne, de soutenir la consommation et de contribuer à une relance de l’économie. De même le poids de l’endettement ne grève pas forcément les revenus des générations futures si la dette est correctement financée et surtout utilisée. En revanche elle peut entraîner des transferts importants entre créanciers et contribuables. C’est là peut-être la partie la plus originale du livre, dans laquelle Marc Bousseyrol montre les inconvénients d’emprunts souscrits massivement par l’étranger – qui seraient effectivement source d’appauvrissement pour un pays – ou encore les risques d’inégalités de répartition de revenus que peut générer la charge de la dette. À l’heure où un grand emprunt national va être lancé par le gouvernement français, cette mise en garde est salutaire. Mais une fois le principe d’un endettement vertueux acté, les économistes doivent répondre à deux questions essentielles : quel doit être le montant optimal de la dette d’un pays ? Et comment utiliser cette dette pour procurer à l’économie tous les avantages énumérés par l’auteur ? Ce dernier en a d’ailleurs bien conscience, puisqu’il écrit en conclusion de son petite ouvrage : « endettons-nous dans des quantités raisonnables ! ». Il reste donc à Marc Bousseyrol à définir ce qu’est une dette « raisonnable », c'est-à-dire à rédiger une suite à « Vive la dette ! » que nous lirons bien sûr avec… intérêt !
Pierre Vinard