Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel

Publié le par Pierre Vinard

Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel
La république des idées Éditions du Seuil
ISBN 2.02. 089244.8 10,5 €
 
Il n’est pas interdit, bien au contraire, pour un professeur d’économie et gestion de s’aventurer sur le terrain de la sociologie ou des sciences politiques. À cet égard, la collection « La république des idées » publiée par le Seuil et dirigée par Pierre Rosanvallon est une mine d’ouvrages clairs et pertinents qui offrent un panorama passionnant des recherches les plus récentes sur la société française. On citera pour mémoire l’ouvrage de François Dubet sur « l’école des chances », ou encore les « trois leçons sur la société post-industrielle» de Daniel Cohen. Sans omettre le magistral essai sur « le ghetto français » d’Éric Maurin. La lecture du dernier ouvrage de Louis Chauvel intitulé « les classes moyennes à la dérive » présente de notre point de vue un double intérêt :
 
- il éclaire le rôle tout à fait déterminant qu’ont joué les classes moyennes dans la modernisation économique et idéologique de la France après la seconde guerre mondiale ;
 
- il montre les spécificités de la crise qui secoue depuis une vingtaine d’années les classes moyennes, auxquelles appartiennent d’ailleurs les enseignants du second degré...
 
De façon classique l’ouvrage commence par un essai de définition des classes moyennes, définition écartelée entre une conception anglo-saxonne très restrictive (the middle class) et une conception continentale plus large (deux Français sur trois…). Une première analyse conclut à l’hétérogénéité des classes moyennes, tant par leurs revenus – entre classe moyenne supérieure et classe moyenne inférieure – que par la nature du capital possédé (capital intellectuel pour certains, capital économique pour les autres). Ce qui fait donc l’unité des classes moyennes pendant plusieurs décennies, c’est l’existence d’un projet commun de modernisation de la vie économique et sociale. Projet qui s’est concrétisé en 1981 par l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République et – pour l’anecdote - l’arrivée massive sur les bancs de l’Assemblée nationale des enseignants !
 
L’ouvrage analyse ensuite la crise que traversent aujourd’hui les classes moyennes, et qui prend en France un tour très particulier. En effet les caractéristiques du « modèle social français » - la quasi-garantie de l’emploi dans les administrations et les grandes entreprises publiques, l’existence de revenus de substitution grâce à la politique sociale et une politique fiscale relativement redistributive - font que les classes moyennes françaises ont été moins touchées qu’ailleurs par la montée du chômage et la baisse des revenus. C’est donc essentiellement à travers leurs enfants qu’elles ressentent les effets de la crise. Elles ne sont plus assurées que ceux-ci auront une situation meilleure ou même équivalente à la leur. Les tensions sur le marché du travail, la diminution des recrutements dans la fonction publique et l’aspiration légitime à intégrer socialement les élèves les plus brillants des classes populaires (l’élitisme républicain) privent mécaniquement les enfants des classes moyennes des places de choix qui leur étaient jusqu’à présent dévolu par le système « naturel » de sélection sociale. On assiste donc à une forme de déclassement dans de nombreuses familles, que compensent bien imparfaitement les transferts de revenu ou de patrimoine des générations les plus anciennes – et donc les plus chanceuses – vers les nouvelles générations. On comprend donc à la lecture de ce petit ouvrage l’angoisse qui étreint les classes moyennes dans ce qui constitue un des ressorts les plus intimes de l’existence : la capacité à se projeter positivement dans l’avenir grâce à ses enfants. Et indirectement l’intensité des débats actuels sur la carte scolaire ou la discrimination positive ! 

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